Dominique Longin et les émotions en informatique

La conception de ce site m’a portée sur les pas de Dominique Longin, qui m’a aidée à comprendre de quelle façon on pouvait conjuguer émotions et informatique. 

Direction l’Institut de Recherche en Informatique de Toulouse (IRIT). Dominique Longin y est chercheur en informatique et il a notamment travaillé à modéliser les émotions grâce à la logique. Mais pour en savoir plus sur ses travaux, visionnez la vidéo ci-dessous dans laquelle il se présente.

  • Vidéo de présentation

 

  • Intégralité de la conversation en audio

 

  • Retranscription de l’entretien

H.D. : Pourriez-vous m’expliquer sur quoi portent vos recherches ?

D.L. : Les émotions sont en fait un cas particulier d’objet d’étude pour moi. Plus généralement, je travaille sur la modélisation du raisonnement humain et la représentation des connaissances. Modéliser signifie décrire dans un langage non ambigu un processus ou un concept. Cela amène donc à l’utilisation d’un langage de modélisation. Dans notre équipe, nous utilisons les logiques modales. Nos recherches sont très introspectives et utilisent des connaissances développées dans d’autres domaines, notamment les sciences humaines (psychologie, philosophie, sociologie, économie…).

H.D. : Vous avez évoqué la logique modale. Quelle est la différence entre la logique modale et la logique classique ?

D.L. : En général, la logique permet de manipuler les notions de VRAI et de FAUX. On se sert pour cela de plusieurs formules de déduction : implication, disjonction, conjonction, négation.

En logique modale toutes les formules vraies en logique classique restent vraies, mais on ajoute de nouveaux opérateurs appelés « opérateurs modaux ». Ces opérateurs sont représentés de manière générique par le symbole □ (qui se lit « box »). Par exemple, si l’opérateur □ représente ce que croit un agent artificiel et que beau est une formule vraie quand il fait beau et fausse sinon, alors ¬beau ∧ □beau représente le fait que cet agent croit qu’il fait beau (□beau) bien que dans la réalité il ne fasse pas beau (¬beau). On dit alors qu’il a une croyance erronée. Dans cette logique, nous pouvons donc représenter le fait qu’un agent croit une certaine formule bien que celle-ci soit fausse.

H.D. : Qu’en est-il de l’émotion ?

D.L. : Les émotions constituent un domaine d’application particulier où la représentation des états mentaux est intéressante. En effet, elles sont définies selon 5 dimensions : le ressenti, l’expression physique, l’expression physiologique, les tendances à l’action et les conditions de déclenchement.

Il y a eu un long débat chez les psychologues pour déterminer les liens entre la cognition et l’émotion. Aujourd’hui, on s’accorde à dire que l’émotion est intimement liée à la cognition, ce qui contredit la théorie de Platon sur la séparation de la raison et la passion.

H.D. : Ainsi, concrètement, comment définissez-vous les émotions en informatique ?

D.L. : En intelligence artificielle, on s’intéresse surtout aux conditions de déclenchement et aux tendances à l’action. Les émotions sont modélisées en fonction des états mentaux mis en jeu.

Par exemple, la satisfaction se définit ainsi :

Si je crois qu’il est possible qu’un certain événement se produise (tout en sachant qu’il y a un risque que ça n’arrive pas), et que cet événement aura pour conséquence de satisfaire un de mes désirs, alors j’espère que cet événement va se produire : j’éprouve de l’espoir. Si ensuite l’événement en question se produit réellement, alors mon désir est satisfait : j’éprouve de la satisfaction.

On peut ainsi faire une typologie des émotions à partir de 3 éléments simples : les croyances (modèle subjectif et personnel de la réalité), les attitudes motivationnelles (désirs, buts, intentions) et les normes (standards internalisés, que la personne veut respecter, et qui peuvent être issus de principes moraux ou religieux, d’habitudes ou de coutumes, de pratiques ou de la loi elle-même qu’on cherche à respecter).

H.D. : En somme vous travaillez à élaborer des « définitions » des émotions. Quel en est l’intérêt ?

D.L. : En fait, ces définitions vont correspondre aux conditions de déclenchement des émotions chez des agents artificiels : l’agent est heureux si telle chose le rend heureux et que cette chose a lieu. Ces conditions peuvent être perçues par les capteurs d’un robot par exemple et permettre le déclenchement d’une simulation d’émotion chez le robot.

Nos travaux ne sont pour l’instant pas implémentés dans des agents à proprement parler pour plusieurs raisons. D’abord parce que les capacités d’implémentation sont aujourd’hui trop faibles pour cela, dans le sens où il est très compliqué d’implémenter des modèles aussi fins que ceux qu’on développe. Ensuite, il faut que des besoins naissent et s’installent peu à peu dans la société, pourtant toujours plus demandeuse. Enfin, la chaîne permettant la création finale d’une Intelligence Artificielle (IA) émotionnelle est très longue ! Moi et mon équipe sommes au tout début de cette chaîne et il y a mille et une autres questions à se poser sur les mouvements d’un robot par exemple, avant d’en faire un robot intelligent doté d’émotions et d’une compréhension parfaite des attentes de son utilisateur. Chaque chose avance petit à petit, et ce n’est que lorsqu’une maturité suffisante sera atteinte qu’on fera un vrai travail d’intégration de ces différents travaux.

H.D. : Quelle est la palette d’émotions que vous traitez ? Utilisez-vous la théorie des 5 ou 6 émotions de base de Darwin ?

D.L. : A ce propos, les avis des psychologues divergent.

La théorie des émotions de base, effectivement issue des travaux de Darwin sur l’évolution, est contestée par nombres de psychologues, notamment parce que ce n’est qu’une vision partielle de ce qu’est une émotion. D’autres psychologues pensent qu’il y a une infinité d’émotions et que l’intensité d’une émotion la caractérise. La théorie la plus connue et la plus utilisée en informatique (bien qu’elle ait ses propres défauts !) est celle de OCC (Ortony, Clore et Collins). Elle stipule qu’il y a environ 22 catégories d’émotions. Cette classification va séparer : les émotions issues de l’environnement ; les émotions issues des objets qui nous entourent ; les émotions dues à des événements, et basées sur les actions d’autres agents.

H.D. : Selon vous, les logiciels émotionnels prendront-ils de plus en plus de place dans nos vies ?

D.L. : Je pense que oui. Il y a 15 ans, on était capable de créer des machines qui parlaient très bien mais comprenaient mal. Les individus qui leur parlaient avaient donc tendance à bien parler aussi pour s’ajuster au niveau de langage de cette machine mais cette dernière ne comprenait du coup plus rien, y compris les mots ou expressions qu’elle était capable de prononcer ! En d’autres termes, si un programme ne donne pas de retour à l’usager, s’il ne lui donne pas l’impression de comprendre ce qu’il dit, on observe alors une coupure entre la machine et l’être humain.

Aujourd’hui, on essaye donc de replacer l’être humain au cœur du fonctionnement de la machine. Pour cela, la génération d’émotions et l’empathie sont essentielles. Sachant que la science a fait d’énormes progrès améliorant l’empathie des humains pour les machines, il est clair que les agents émotionnels seront de plus en plus utilisés même si pour l’instant, ils ne sont pas utilisés pour des applications vitales.

Un grand merci à Dominique Longin grâce auquel j’aurai pu comprendre comment l’informatique parvient à définir les émotions.

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